Ctrl-N/ journal: repository of texts, research and documents on cities, mapping, networks, psychogeography and the experience of places; Written and maintained by Olivier Ruellet.

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La ville-texte · October 15th, 2009

NB: Studio - Londons Kerning (2007)

Un nom, le nom d’une ville sur la terre, suffit à ouvrir le jeu qui commença sur les atlas de l’enfance. Ce nom, avant d’être un ici, est un là-bas : un motif de rêverie, un buisson d’idées qu’on se fait, d’images mentales relayées par la littérature, les représentations. Puis arrive un jour ou l’on s’y rend et tout le buissonnement confus du « là-bas » s’évapore. L’apprentissage commence : On se rend compte que ce nom, ce qui a fait venir, ce qui a fait rêver, s’il recouvre bien toute la ville, n’en désigne vraiment que le noyau originel. Chaque ville est un ensemble de possibles, prêt à se décomposer en fragments distincts à l’arrivée de chaque nouveau visiteur.

On ne connaît une ville et on ne se l’approprie qu’en la pratiquant – telle une langue. Pour en maîtriser la topographie, la disposition de ses quartiers, il faut plonger dans sa densité kaléidoscopique et entrer dans sa matière. La syntaxe lentement découverte laisse entrevoir sa structure ; Le lexique y prend forme en des phrasés multiples qui se superposent et s’entrecroisent, de façon à la fois réglée et aléatoire, en une forme déchiffrable ou complexe, le long de la grammaire du plan. La ponctuation laisse respirer ses grandes phrases amorphes comme ses éclats lumineux ; Un amas de collages, de parenthèses ouvertes remplies de visions, d’odeurs, d’instants, qui laisse filtrer du sens, ce sursaut d’intensité.

La ville est ainsi une réserve de sens en jachère, de signes que chacun articule, anime, « locute », occulte à sa façon en la parcourant. Une somme d’agencements réalisés, et dans chaque parcours, la réalisation d’un nouvel agencement, d’une nouvelle phrase. La ville, « ionisée » par la démarche qui la traverse en l’explorant, s’éclaire de l’intérieur.
On y forme des suites de mots, des phrases, on établit des repères. Les villes, « pelotes d’histoires », nous exposent à un buissonnement permanent de traces et d’indices enchevêtrés. Chaque ville parle son propre argot secret dont le flâneur reconstitue la trame, le tissu, avec ses moirés et ses accrocs, à la fois achevé et à tisser encore. Cette inextricable complexité de la ville est rendue lisible par l’ascension de l’observateur, qui peut dès lors déchiffrer le texte écrit par ses habitants-marcheurs (Wandersmänner)1, sans qu’eux mêmes puissent le lire.


Le texte ci-dessus est en partie inspiré/condensé de trois essais de Jean Christophe Bailly publiés dans La Ville à l’œuvre, paru aux Editions de l’Imprimeur en 2001 :
La grammaire générative des jambes, p.21 – 34
Le propre des villes, p.81 – 84
La Clairière, p.73 – 79

1 Michel de Certeau, L’invention du Quotidien, Tome 1, p.139

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