Historiquement, les premières cartes furent nées du besoin de s’orienter le long d’un parcours prédéfini, souvent à l’occasion de pélerinages (voir les précédents articles au sujet du ‘wayfinding’: On Cognitive Mapping, ou l’Itinerary map de Matthew Paris) . Elles alignaient des injonctions performatives le long d’un tracé linéaire ponctué d’étapes à effectuer. En celà, elles sont d’après de Certeau un “memorandum prescrivant des actions, une chaîne d’operations spatialisantes piquetées de références a ce qu’elle produit – des représentations de lieux”. Les cartes d’alors agissaient comme « le récit d’un espace, un tissu narratif ou prédominent des descripteurs d’itinéraires ponctués par des citations d’effets résultants ou autorisants ». Le terme de ‘plan’ se referrerait alors plus a un plan d’action qu’à la projection d’un espace sur une surface.

"A road from Chelsea to St James Park Gate", engraved map found on the pavement of Duke of York Square, Chelsea (London)
Étymologiquement, le mot anglais ‘map’ provient du latin mappamundi, description du monde par une « nappe » de signes – littéralement une toile jetée sur le globe pour le recouvrir de tracés structurants. Une ‘map’ ou carte est donc l’objet plan que l’on en retire. Or, les premières cartes du monde étaient plus le fait de conventions symboliques que d’une observation cartésienne – les cartes « T-O », s’inscrivant dans un disque, sont par exemple le pur produit de contraintes de représentation et de symbolisme religieux. Le format rectangulaire semble s’imposer à mesure que l’on passe d’une vision du monde dominée par la religion à une vision du monde plus cartésienne, au cours de la période qui a vu la naissance du discours scientifique (XVe – XVIIIe siècles). Au cours de la même période, les cartes se sont aussi défaites des itinéraires.
A l’époque de l’exploration du monde, la cartographie a permis de penser l’espace et la place de l’Homme dans le monde, une vision et un équilibre progressivement modifies par la La découverte de nouveaux territoires. se penser soi-même en se projetant dans l’espace.
La cartographie moderne consiste en une juxtaposition d’éléments disparates, dont la plupart ne sont même plus des représentations du monde visible. Ces éléments sont produit par une observation, un recensement et non plus par une spéculation ou une diction, et sont rassemblés pour former le tableau d’un « état » du savoir géographique, formant un système de lieux géographiques isolés dépouillé de logique opératoire, sans « avant ni après », pour reprendre la formule de de Certeau. « Là où la carte découpe, le récit traverse ».

La carte s’incrit dans la logique de Port-Royal au même titre que le tableau : ce sont des images, mais elles fonctionnent sur un mode différent : La carte ne résulte pas d’un système perspectif, ou l’oeil est positionné strictement au point de vue. Elle met en jeu differents dispositifs de vision, differents types de représentation de l’espace. Elle ne fournit pas « une vue à travers » mais « une vue sur ». La carte n’est pas un paysage vu de loin, elle est le fruit d’un panoramique conceptuel. Il n’y a pas mise distance d’un objet visuel, mais carrément rupture de niveau. (Victor Stoichita)
Cartographier, c’est donc porter un regard sans centre ni horizon, prémisse du « regard panoptique » de Foucault.2
Michel de Certeau, Récits d’espace, in L’invention du quotidien, Tome 1 : arts de faire, Gallimard, 1990, p.171.