Marcher, parler – Sur la fonction énonciative de la marche. · December 18th, 2009
L’acte de marcher est à l’espace ce que l’énonciation est à la langue: par cette affirmation, de Certeau a attribué à la marche une triple fonction « énonciative » :
- un procès d’appropriation du système topographique par le piéton,
- une réalisation spatiale du lieu, de même que parler est une réalisation sonore de la langue,
- et l’implication de relations entres positions différenciées, des contrats, de même que l’énonciation verbale est « allocution » et « implante l’autre en face ».
« La marche dessine un espace d’énonciation ; elle affirme, suspecte, hasarde, transgresse les trajectoires qu’elle « parle », par les types de relation qu’elle entretient avec les parcours en leur affectant une valeur de vérité, de connaissance ou de devoir-faire. Toutes les modalités y jouent, changeantes de pas en pas, et réparties dans des proportions, en des successions et avec des intensités qui varient selon les moments, les parcours, les marcheurs. » 1
Alors que pour Bailly, la marche semble être un acte qui mêle le matériel au mental:
« Marcher dans la ville, c’est aller avec sa pensée à l’intérieur d’un réseau qui a lui-même la complexité et la vie d’une pensée : […] ou tout […] est traversé par une mémoire flottante dont nous ne faisons que pressentir les lois. »
Jean-Christophe Bailly, La Clairière, p.76
Ce qui « fait marcher »
« Marcher, c’est manquer de lieu. » Car le sens de la marche suit souvent le sens des mots, dans un jeu sur et avec les noms « propres ».
« La marche obéit à des tropismes sémantiques : elle est attirée ou repoussée par des nominations aux sens obscurs, des vocations ou appels qui tournent ou détournent l’itinéraire en lui donnant des sens (ou directions) jusque-là imprévisibles. Les noms propres y creusent des réserves de signification cachées et familières. Ce sont des mots qui perdent peu a peu leur valeur gravée, s’offrant aux polysémies dont les affectent les passants. Ils se détachent des endroits qu’ils étaient censés définir et servent de rendez-vous imaginaires à des voyages. étrange toponymie, décollée des lieux, planant au-dessus de la ville comme une géographie nuageuse de sens en attente. Ces mots opèrent au titre même d’un évidement et d’une usure de leur affectation première. Ils en deviennent des espaces libérés, occupables. » 2
1 Michel de Certeau, Récits d’espace, in L’invention du quotidien, Tome 1 : arts de faire, Gallimard, 1990, p.171.
2 ibid. p. 155
Sur la démarche créatrice du marcheur, voir Thierry Davila: Marcher, Créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siecle, Editions du Regard, 2002. Résumé à venir dans une note prochaine.










