
La fenêtre du train comme appareil de vision en mouvement
Chemin de fer et photographie sont deux inventions pratiquement iso-chroniques, qui semblent intrinsèquement liées : Le train, véritable machine à voir le spectacle du monde en mouvement, pourrait s’inscrire dans la lignée des dispositifs optiques qui se sont succès jusqu’à la naissance du cinéma. Il est pour ainsi dire un instrument de vision plutôt que de locomotion1 ; La fenêtre du train encadre et délimite le champ de vision ; Le déplacement rapide entraîne une nouvelle appréhension de la profondeur de champ, où la vitesse crée un étagement hiérarchisé du paysage. L’obstruction possible du paysage donne lieu a une vision fragmentaire, instantanée.
Le compartiment du wagon et la chambre noire ont la même capacité à isoler l’observateur dans un espace de vision cloisonné2 où seule la vue est sollicitée. Le voyageur agit comme le photographe : le regard vif et encadré, il attend que « les plus riches scènes du paysage viennent se photographier sur la vitre du wagon » (Benjamin Gastineau)3.
Les modifications de perspective, la mobilité glissante du point de vue annoncent la vision dynamique d’un travelling et l’essence cinématique du voyage. Les premiers films étaient d’ailleurs souvent caractérisés par de longues prises de vues ininterrompues de l’espace, réalisées depuis des véhicules en mouvement.4
Dès 1898, le catalogue des frères Lumière comportaient ainsi une trentaine de films tournés depuis des véhicules en mouvement, donnant naissance au panoramique, ou travelling, techniques devenues aujourd’hui tellement communes qu’elles en sont invisible.
Le paysage vu par la fenêtre du train, ainsi soumis au temps et au mouvement, est transformé : L’oeil reconstruit le rapport fuyant entre choses fixes dans une perspective anamorphosée. La notion de perspective unique a été profondément modifiée par l’irruption du chemin de fer et la mobilité du point de vue.5
Premiers voyages, premières peurs
Tout comme les premières projections de films (Arrivée d’un train en gare de La Ciotat), les premiers voyages en train laissèrent une forte impression sur l’imaginaire populaire: des peurs irrationnelles causées par le passage dans les tunnels à la transition soudaine de l’obscurité à la lumière – Les guides touristiques de l’époque recommandaient aux voyageurs de « fermer les yeux aussitôt qu’ils commencent à voir de la lumière, et de ne les ouvrir que très progressivement après en être ressorti. »6
Le déplacement mécanisé permet de se déplacer à des vitesses jusqu’alors inégalées, à laquelle la vue a du mal à s’accommoder : « Tous les objets disparaissent avant qu’on ait pu les fixer ». En premier lieu, si l’on était pas déjà mort dans l’explosion d’une locomotive ou écrasé par un wagon, on craignait que regarder le paysage défiler à de telles vitesses pouvait endommager la vue. Ces premières inquiétudes dissipées,
on se mit à apprécier le paysage qui, en défilant, se résume a des larges bandes colorées. On pensait alors qu’en allant encore plus vite, on obtiendrait du blanc selon le principe du disque de Newton7.

La mémoire du voyage comme expérience cinématique
Par son rythme, le chemin de fer en appelle constamment à la mémoire des espaces parcourus. Il produit une superposition, une stratification des paysages entrevus. Chaque trajet multiplie les perspectives, re-dessine le paysage, à la fois original et procèdant des précédents. Le voyage, comme le cinématographe, lie irrémédiablement l’espace et le temps dans un continuum.
” D’innombrables images séparées, saisies pendant des heures de contemplation, se sont fondues et rejointes dans mon esprit pour former, dans ma mémoire, comme une seule unité. “
Aldous Huxley, Le monde en passant. Journal de voyage [1926], Paris, Vernal-Ph.
Voici ce qu’il reste a posteriori d’un voyage en train : des bribes de paysage, des impression fugitives qui viennent s’enfiler a la suite la unes des autres en une synthèse qui combine les fragments d’autres trajets précèdents. Séquence panoramique : juxtaposition côte à côte d’images prises a des instants différents, plus a même d’exprimer le mouvement, en adéquation avec la nature du déplacement en train.
Cette représentation emblèmatique et schématique du voyage ressemblerait au panorama de la gare de Lyon, qui juxtapose de façon continue les villes les plus significatives du parcours du PLM, chacune représentée par leur monument. Ces points de vue qui sont normalement échelonnés dans l’espace et le temps y sont condensés, annonçant comme la synthsèe d’un voyage qui n’a pas encore été effectué.
La recomposition de l’espace du voyage
Le chemin de fer agit sur le temps et le paysage en les condensant. Ce que recherchait les peintures de panoramas, décomposant le paysage en fragments significatifs pour le recomposer en un tout cohérent.
Les moving panoramas étaient d’ailleurs tout simplement sensés simuler l’expérience d’un voyage en train, au moyen d’une longue toile peinte qui défilait latéralement entre deux rouleaux de part et d’autre de la scène8. Les spectateurs étaient parfois repartis dans des wagons factices. Le dernier grand panorama (le Transsibérien, qui présentait sur un décor défilant a quatre profondeurs défilant plus ou moins rapidement selon leur degré d’éloignement les étapes de Moscou à Pékin) fut installé pour l’exposition universelle de 1900, victime du succès du cinématographe.
1 Clément Chéroux, ” Vues du train “, études photographiques, 1 | Novembre 1996, [En ligne], mis en ligne le 18 novembre 2002. URL : http://etudesphotographiques.revues.org/index101.html. Consulté le 26 décembre 2008.
2 à ce sujet, voir le texte Naval et Carcéral, de Michel de Certeau
3 La vie en chemin de fer, Paris, Dentu, 1861, p.35.
4 Why Did Early Films Move? Discussion au British Film Institute, Samedi 1er Décembre 2007.
5 René Thom, ” Par les fenêtres du train : la notion de référentiel appliquée a l’art de voyager par le train “, François Beguin, ” Paysages vus du train : littérature et géographie “, Revue d’histoire des chemins de fer, n 10-11, printemps-automne 1994, p.19-33 et p.34-38.
6 Christian Barman, Early British Railways, Penguin Books, 1950.
7 Voir Claude Pichois, Vitesse et vision du monde, Neuchâtel, La Baconniere, 1973, p. 56
8 Bernard Comment, Le Moving Panorama, Le XIXe siecle des panoramas, Paris, Adam Biro, 1993, p.34-37.